
Les trouvailles de cet été
Par Marlo, ziner et documentaliste à La Fanzinothèque de Poitiers

Pour cette chronique, je vais parler de quatre zines que La Fanzinothèque a reçu cet été. Il ont été acheté ou donné à l’occasion du Crack Festival de Rome et du Zinefest de Bordeaux, où on a eu l’occasion de rencontrer leurs auteur·ices, de parler de zines, de transmission, de mémoire ou d’affirmation.
Soy Los Escombros De Lo Que Fui, I am The Rubble Of What I Was de Alejo Chavez (2018, Ituzaingo, Argentine ; 2021, Ituzaingo et Berlin ; 2025, Berlin)
The renessaince of printed zines, de Michal Chojecki édité par Hand Saw Press (2025, Tokyo)
Sortir des ténèbres, de Jakob Hero, traduit de l’anglais (américain) par le collectif Transfagtrad (2024)
Transition(s) de Maden Moisix (2023)

On commence pendant le Crack, qui s’est tenu du 25 au 28 Juin au Forte Prenestino, à Rome. Il faut imaginer un ancien fort militaire devenu un squat puis un espace autonome, avec une immense cours intérieure et d’anciennes cellules de prison en sous-sol. Il faut imaginer aussi des camions, des tentes, des scènes pour les spectacle et les concerts, des chiottes chimiques qui débordent, et un tuyaux qui arrose la terre battue pour éviter les nuages de poussières. Et puis les gens : des familles, des punks vieux, des plus jeunes, des étudiant·es, des queers, des marginal·aux, des bénévoles épuisé·es… Des fanatiques du zine, de la sérigraphie et de l’auto-édition qui se retrouvent entassé·es sous terre, de 17h à 2h du matin, dans l’air tiède et moite des anciennes cellules.
J’ai capté la cellule d’Alejo Chavez et de ses camarades assez vite, parce qu’elle débordait d’une énergie propre aux personnes trans et homo, et qu’iels l’avaient surchargée d’images ambiguës et charnelles, quelque part entre la souffrance, la colère et la joie de vivre. Je suis allé le voir pour lui parler de la collection de La Fanzinothèque et lui dire que j’avais très envie de prendre son zine. Il m’a présenté son travail et en particulier Soy los escombros de lo que fui, « Je suis les ruines de ce que j’ai été » (2018 / 2021 / 2025)
Avec ce zine, Alejo décrit et documente une opération de réassignation du genre (mammectomie) douloureuse et les chirurgies consécutives qui n’ont pas permis au chirurgien de réparer ce qu’il avait lui-même mal fait. Ce même chirurgien a continué d’expérimenter sur le corps de personnes trans des techniques inefficaces et ratées, jusqu’à son licenciement des années trop tard.
Une partie du zine regroupe des photographies de personnes transmasculines et de maisons abandonnées. Au cœur, Alejo a inséré des pages du journal intime qui raconte son quotidien, ses galères et ses coup de gueule. L’enjeu était de dénoncer et de critiquer cette objectification et cette utilisation du corps des personnes trans pour expérimenter des techniques.
Quand on parle de son travail, malgré les barrières du langage, Alejo décrit la violence du système, la dépossession de son propre corps. Et je suis touché, c’est sûr, parce que je suis moi-même un mec trans. Ma mammec s’est bien passée mais mon chirurgien n’a pas respecté toutes mes demandes (parce qu’il avait décidé que ce ne serait pas « esthétique ») et le suivi a été inexistant. Il m’a balancé dans la nature et j’ai dû me démerder seul, sans savoir très bien comment m’occuper de mes cicatrices et de moi.
Pour un trans comme moi, le zine d’Alejo c’est un support, une boussole vers ma communauté et notre histoire commune. D’ailleurs en 2016 il a lancé des Archives des transmasculinités pour donner de la voix (et un support) à nos histoires, « ressentant le manque de représentations trans que j’aurai souhaité avoir pour grandir avec ».
Cette rencontre était forte, prise dans un flux continu d’informations et de stimulation sensorielle. Le Crack, en soi, c’est une semaine super intense.
Il y a des gens et du bruit tout le temps, la tentation de boire et de prendre des drogues pour tenir plus longtemps, la chaleur, et je sais pas si j’ai parlé du bruit ? Avec Ottman, qui m’aidait pour le stand et la prospection, on a eu la super chance de partager notre cellule avec Ryoko du studio Hand Saw Press. C’était super d’être avec une personne comme elle, quelqu’un de calme, sociale et bienveillante. Et c’était très cool d’être entourés de productions hyper qualitatives, des risographies incroyables, une palette de couleurs vives et inhabituelles pour cette technique d’impression.
On a un peu parlé de la risographie au Japon, de la vie du studio Hand Saw Press et de l’accessibilité (ou pas) de l’impression artisanale. Nous, on a été hyper surpris des prix de ses affiches et de ses éditions, situés dans la fourchette basse des productions de ce type en France. Et comme pour moi l’accessibilité des (belles) impression c’est aussi un enjeu politique, j’étais content.
On a pris plusieurs trucs sur son stand (pour nous et pour La Fanzinothèque). The renessaince of printed zines revient sur la genèse du fanzinat et sur son renouveau dans les années 2010. Ce zine rappelle très simplement les bases du mouvement : culture punk, accessibilité et appropriation des outils de production. A l’aide de graphiques clairs, Machal Chojecki montre ses évolutions et la complexité du mouvement actuel où se superposent différentes pratiques et pensées. Il revient aussi sur la question de la matérialité du fanzine à l’ère d’Internet et de l’IA.


Ce zine est un super ouvrage, quand on travaille dans le milieu du fanzinat, du l’impression et de la micro-édition. Il rappelle les enjeux politiques à faire soi-même, à s’approprier des outils et à rendre accessible, dans le contexte socio-politique actuel (capitalisme, techno-fascisme, dématérialisation…). Il rappelle aussi que le mouvement bouge, change, et que demain, il ne ressemblera peut-être absolument pas à ce qu’il était aujourd’hui…
Bonus : on a croisé Flo des Éditions La Terrasse, qui fait partie des bénévoles du Crack depuis plusieurs années. Je ne vais pas présenter son dernier zine ici parce qu’on ne l’a pas encore, mais on a pas mal discuté du Crack, d’engagement politique par l’édition et de partage, de ce qu’il reste de la mouvance punk et émancipatrice de le fanzinat aujourd’hui. Sur beaucoup de stands la forme change, mais le fond anti-capitaliste reste!
Retour en France, non pas à Poitiers mais à Bordeaux pour le Zinefest organisé par l’association Disparate, où on a tenu un stand les 04 et 05 Juillet – ce qui est toujours l’occasion de rencontrer des ziners de l’Ouest.
On a reçu beaucoup, beaucoup de dons le dimanche avant la fermeture, un IMMENSE merci à toutes les personnes qui enrichissent la collection et participent ainsi à la vie de La Fanzinothèque !
De manière complètement subjective j’ai choisi de parler d’un des 3 zines donnés par le collectif Transfagtrad : « Sortir des ténèbres » de Jakob Hero, dont le texte original est extrait de « Trans/Love : Radical sex, love, relationship beyond the gender binary » publié en 2011.
Ce texte est le témoignage d’un homo trans qui revient sur la construction de sa culture gay et sa confrontation avec des homo transphobes, incapables de dépasser leurs blocages. En racontant ses expériences avec deux hommes curieux mais incapables de passer outre l’essentialisation des sexes, Jacob expose les difficultés auxquels les mecs trans homo peuvent être confrontés, face à une partie de la communauté gay. Il décrit une peur de l’objectification et du rejet que les personnes trans, quelque soit leur genre, expérimentent aussi dans les communautés gay et lesbienne : le rejet de leur corps, de leur génitalité, mais aussi de leur droit au respect et à l’empathie.
Jacob rappelle que les personnes trans n’ont pas à porter la violence des autres. Cette honte qui nous écrase, après un rejet ou une agression, ce n’est pas à nous de la porter : nous ne sommes pas responsable de la transphobie, des blocages ou du manque d’empathie de celleux qui nous traitent comme des objets et qui nous blessent.

Ce zine est illustré de ronces et de chardons par Transfagtrad.
Transfagtrad est un collectif de traduction créé en 2020, pendant le confinement, pour partager des textes qui concernent les hommes trans qui aiment les hommes.
Leur objectif est de rendre accessibles des ressources qui peuvent apporter des idées, des informations et du réconfort à des personnes concernées…
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Toujours au Zinefest, j’ai eu la bonne surprise de tomber sur la table de copaines que je n’avais pas vu depuis longtemps. C’est de leur stand qu’on tient le dernier zine de cette chronique : « Transition(s) ».
Maden y décrit différentes transitions. D’abord, il décrit sa transition de genre, la place donnée aux mots pour se comprendre, mais aussi pour se outer, se défendre, imposer sa vérité à des personnes ignorantes ou réactionnaire. Il décrit la balance fragile entre l’affirmation de soi et l’obligation à se justifier, dans une société transphobe qui n’accepte pas plus nos langages que nos corps.
Maden parle alors de son rêve de communautés trans et queers à la campagne, où nos vies, nos corps et nos langues pourraient s’exprimer hors du cadre étroit et lourd maintenu par les hétérosexuel·les. Une transition qui lui permet de parler des changements de saisons, qui rendent manifeste l’écoulement du temps, et posent des repères.
« Transitions saisonnières et transition de genre, passer d’un état à un autre, observer chaque changement, glissement, apparition… »
La nature est queer, la nature nous queerise, et nous voulons queeriser à nouveau la campagne, à défaut d’avoir notre place dans le système rigide des villes. Maden cite alors Cy Lecerf Maulpoix et partage sa note, « A lire des paillettes sur le compost de Myriam Bahaffou ».
Une autre transition qui parle à Maden, habitué des cuisines collectives, c’est la fermentation, qui offre une autre temporalité aux aliments. Cette fois, il cite Ryoko Sekiguchi, « Nagori, La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter ». Puis il partage un extrait de mail qui décrit sa pratique de la cuisine, ou celle-ci devient outil et prétexte à entrer dans le collectif. La cuisine collective devient une autre transition, de l’individuel (et privé) au groupe, au partage, à l’excuse pour se rencontrer et discuter quand on galère avec la sociabilité en général.
C’est un super beau texte. Quand des cis parlent de nos transitions, elles sont souvent réduite à une image sensationnaliste et honteuse qui se focalise sur la douleur. Ça fatigue. Nos transitions sont administratives, elles sont physiques, elles sont chimiques, elles sont aussi spirituelles, enrichissent notre relation aux autres, au quotidien, à la cuisine, aux rivières ou au collectif…
Je suis hyper reconnaissant d’avoir pu découvrir ce texte qui tisse un lien entre transition de genre, transition de saison, changement d’état des aliments, passage du privé vers le collectif… et qui nous permet d’imaginer d’autres espaces pour vivre ensemble nos transitions.



















